Interview Michel Chapoutier: « Lorsque la dominante hydrocarbure prend place dans les Riesling jeunes, nous pouvons dire que nous sommes face à un défaut du vin. »

Michel Chapoutier

Interview Michel chapoutier: Récemment, vous avez déclaré au magazine anglais Decanter: «Le riesling ne devrait jamais sentir le pétrole». Pourriez vous expliquer plus en détails?

Michel Chapoutier: « Il faudrait peut-être commencer par définir ce que l’on qualifie d’arôme de pétrole. On peut observer une gradation importante dans la famille de ces arômes. Les grands rieslings peuvent avoir des arômes en vieillissant que certains jugent de la famille des hydrocarbures. Je qualifierais plus souvent ces évolutions de dominantes minérales, et aussi et surtout, d’arômes de craies (le souvenir de l’école avec l’odeur de la brosse qui efface le tableau noir). Cette signature aromatique ne se limite pas aux terroirs calcaires car elle est encore plus marquée sur les vins issus de terroirs schisteux. Pour ces arômes de craies caractéristiques des grands alsaces comme les Clos St Hune ou les grands rieslings de Mosel ou de la Nahe, je trouverais dégradant et réducteur de réduire ces minéralités à une odeur de pétrole. Lorsque je parle d’odeur de pétrole dans certains Riesling (que certains consommateurs adorent et considèrent comme caractéristique du cépage), je parle de cette dominante vraiment hydrocarbure (ni craie ni minérale) qui peut dominer la palette aromatique du vin dès sa jeunesse. Lorsque cette dominante prend place, oui nous pouvons dire que nous sommes face à un défaut du vin. Dans le passé, lorsque le vinificateur n’avait pas les moyens techniques et la connaissance de maitriser au mieux pressurage et débourbage – très probablement une partie importante des rieslings avaient cette signature pétrolée – cette dominante pouvait être considérée comme caractéristique ou typique. Mais grâce au progrès, la dominante peut devenir une petite pointe, le pétrole peut devenir craie et minéralité… »

Quelle conclusion tirez vous de votre remarque?

MC: « Il est intéressant de se poser la question: si certains goûts caractéristiques de certains vins sont historiquement typiques du vin, font-ils donc partie de sa tradition et typicité ? Si ces goûts sont issus d’une instabilité, d’une dégradation, d’un développement bactérien, doivent-ils être considérés comme partie intégrante du patrimoine culturel de ce vin?
Après tout, lorsque je me régale à déguster un grand vin jaune, je déguste un vin pour lequel on a domestiqué son oxydation, son éthanalisation. Mais là , le soi-disant défaut, faisait tellement l’unanimité qu’on a cherché à l’apprivoiser pour en faire une règle et qui, du coup, est incontestable. Je ne mettrais pas la présence d’arômes d’hydrocarbure dans des rieslings jeunes dans la même catégorie. C’est le même problème pour les arômes de cuir de certains grands rouges, qui trop souvent ne font qu’illustrer une contamination de brettanomyces. Il en est de même pour l’arôme « d’eau de cuisson des petits pois » dans de grands liquoreux qui sous entend que là la pourriture grise s’est peut-être un peu trop infiltrée au milieu de la « pourriture noble ». La génération de mes grands-parents aimaient les fromages qui piquaient et les saucissons rances. Les méthodes de vinifications évoluent pour être de plus en plus précises et, par conséquent, le gout évolue et certaines typicités sont appelées à se marginaliser. Comme je suis avant tout un consommateur gourmand, passionné de vins je confirme et maintiens mon point de vue. Donc oui à la touche minérale et de craie des Riesling lorsqu’il prennent de la bouteille, mais je re-signe: Non à la caractéristique dominante de pétrole dans un riesling jeune. Et merci à l’équipe de Decanter d’avoir permis de lancer cette discussion qui prouve que, contrairement au vin jaune, on est très loin de trouver une unanimité sur ce sujet. Bien entendu certains ont essayé, suite à ma remarque sur ce défaut dans les riesling jeunes, d’y associer les vieux. Cela n’a jamais été le cas et pour les faire mentir, avec ma femme, nous allons nous ouvrir un Clos Saint Hune 1992 ce soir. Santé!
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